
"Prima Vista redonne voix et vie à Nosferatu. Les musiciens ont envoûté le public [...] par un accompagnement musical original de haute qualité. La partition de Baudime Jam, caractérisée par son unité stylistique, colle idéalement à l'image."
(Jérôme Tatti, La Montagne)
Il
faut remonter en 1896, dans un court-métrage
de Georges Mélies, (Le Manoir du Diable), pour
voir apparaître
pour la première fois sur l'écran un personnage de vampire.
Réalisé en 1922 par Friedrich W. Murnau, Nosferatu demeure
néanmoins la première adaptation cinématographique
du roman de Bram Stoker : Dracula - sans doute, également, la meilleure
quant à l'esprit, et cela en dépit du fait que le film s'écarte
en divers aspects de l'original. La première eut lieu avec succès
en mars de la même année au Jardin Zoologique de Berlin, (le
principe du cinéma considéré comme un établissement
à part entière n'étant pas encore entièrement
réalisé).
Murnau n'ayant pas obtenu les droits du roman - il semble qu'il n'ait
pas même cherché à le faire pour des raisons budgétaires
- plusieurs éléments du texte de Bram Stoker ont été
modifiés par le scénariste du film, Henrik Galeen : le titre,
tout d'abord, mais aussi le nom des personnages, ("Dracula" devient
"Orlock", "Jonathan Harker se prénome "Waldemar
Hutter", "Mina Murray" est "Ellen Hutter", "Renfield"
s'appelle "Knock", etc). Quant à la deuxième partie
du scénario, elle se déroule désormais à Brême,
en Allemagne, en remplacement de Londres, dans le texte original. En dehors
de ces détails, qui ne 
dissimulent
rien de l'inspiration du réalisateur,
la trame narrative du roman de Stoker est respectée, à l'exception,
notable, de la conclusion - et de deux éléments de l'histoire.
Tout d'abord, la scène où Nosferatu se présente à
Hutter sous la forme d'une hyène n'est pas tirée du roman mais
d'une nouvelle publiée par Bram Stoker quelques années après
celui-ci : il s'agit en réalité d'un chapitre retiré
du roman original. Par ailleurs, le fait que le vampire soit sensible à
la lumière du jour et que cette dernière soit même mortelle
pour ceux de son espèce, est une pure invention de Henrik Galeen :
dans son texte, Bram Stoker décrit une scène où Dracula
se promène à Londres en plein jour, (cette scène
se retrouve dans le Dracula que Francis Ford Coppola réalisa en 1992). Cette
déviation d'avec le mythe originel figure, depuis lors, dans la
plupart des adaptations du roman de Stoker.
Mais
c'est surtout le traitement stylistique de Murnau qui diffère de beaucoup avec le roman qui l'a
inspiré.
En tout premier lieu, l'apparence du vampire fait l'objet d'une approche
diamétralement
opposée : là où le Dracula de Stoker est élégant,
affable, raffiné et doté d'un charme mystérieux, le Nosferatu
de Murnau est pâle et décharné, bestial, abrupte, malsain
et obnubilé. Par ailleurs, autant le personnage de Dracula - du moins
dans le texte original - comporte un aspect tragique et peut, à l'occasion,
susciter la compassion, autant le personnage interprété par
Max Schreck n'inspire que dégoût et répulsion. Sa demeure
n'est d'ailleurs pas un de ces superbes châteaux transylvaniens, romantiques
et luxueux auxquels nous a habitués l'iconographie, (que l'on pense
notamment aux films de la Hammer), mais une ruine perdue dans un paysage de
désolation, un agencement anarchique de pans de murs envahis par une
végétation sauvage : le décors en lui-même préfigure
la nature de son hôte maléfique. Le domicile du Comte Orlock
à Brême ne sera pas moins austère et lugubre. C'est une
des caractéristiques fondamentales de l'expressionisme au cinéma
que de suggérer, par tous les moyens mis en oeuvre, la cohérence
du récit, des personnages qui le peuplent et des motivations qui les
animent. Le château de Nosferatu est une "expression" visuelle
de son âme ténébreuse. Ainsi qu'il a été
dit plus haut, la fin du film diffère également fondamentalement
de celle du roman en ceci que, à l'inverse de Mina Murray-Harker, Ellen
Hutter ne survit pas à la morsure du vampire - confirmant ainsi l'intransigeante
noirceur du film de Murnau qui se referme sur un plan fixe du château
de Nosferatu - symbole de la victoire posthume de son propriétaire
- alors que le roman original s'achevait sur l'évocation d'un séjour
dans les Carpathes du couple Harker, sept ans après les faits, enfin
libéré de la malédiction.
Florence Stoker, la veuve de l'écrivain, ne manqua néanmoins
pas d'être alertée de ce plagiat non autorisé et poursuivit
en justice la Prana Film qui produisait le film. Au terme d'un procès
qui dura trois années, elle obtint que soient détruits les négatifs
et toutes les copies, (juillet 1925). Cela mit également fin à
l'existence éphémère de la Prana Film dont Nosferatu aura
donc été la seule et unique production. Mais, fort heureusement,
l'histoire de ce film ne s'arrête pas là.
Couverture originale du dossier de presse par Albin Grau, 1922
En
octobre 1925, la British Film Society demande à Florence Stoker de patronner un festival de cinéma à
Londres : sur la liste des films programmés, Nosferatu est
le premier. Furieuse, la veuve Stoker exigea que lui soit restituée cette
copie afin de la faire disparaître : la British Film Society refusa
et l'on retourna devant les tribunaux.
Trois nouvelles années plus tard, en 1928, Universal Pictures acquiert
officiellement les droits du roman Dracula et, de la même façon,
toutes les adaptations antérieurement réalisées et
au nombre desquelles figure ... le Nosferatu! Dans un premier temps,
Universal autorisa la British Film Society à conserver sa copie, mais sur l'insistance
de Florence Stoker, la copie fut expédiée aux Etats-Unis pour
y être, en principe, définitivement détruite en 1929.
Mais en 1930, on retrouve une grande quantité de copies américaines
sous le titre de Nosferatu, the vampire que Universal s'empressa
néanmoins
de faire disparaître. Il semblait donc que ce film, comme tant d'autres,
avait définitivement disparu en dépit des efforts de quelques
cinéphiles pour le soustraire aux décisions de loi.
Il fallut attendre le décès de Florence Stoker, en 1937, pour
voir réapparaître plusieurs copies du Nosferatu, sans
doute cachées en Allemagne, en Angleterre et aux Etats-Unis. Mais ce
n'est véritablement qu'en 1960 que ce film retrouva sa popularité
grâce au programme "Silents Please" qui en diffusa une version
condensée - cette même version qui, plus tard, fut éditée
en vidéo par Entertainment Films sous le titre : Terror of Dracula.
En 1972, Blackhawk Films sortit la version complète sous le titre Nosferatu
the Vampire. Sept ans plus tard, Werner Herzog réalisa son hommage
- un remake du film de Murnau - avec Klaus Kinski dans le rôle titre,
offrant au Nosferatu une audience élargie au grand public. Enfin,
une copie complète et restaurée fut réalisée en
1984 et diffusée sous son titre original : Nosferatu, eine Symphonie
des Grauens - "Nosferatu, une symphonie de l'horreur".
C'est donc par miracle que ce chef-d'oeuvre de l'expressionisme allemand
nous est parvenu, même s'il reste peu fréquent de voir le Nosferatu de
Murnau en salle compte tenu de la défaveur, auprès du public,
des films muets en noir & blanc. Actuellement, une seule copie 35mm
est disponible en France ...
![]()
Affiches originales par Albin Grau, 1922
Contrairement à une idée reçue,
"nosferatu" ne signifie pas "vampire", "mort-vivant"
ou quoi que ce soit de semblable. L'origine de sa signification est à rechercher
dans un mot de l'ancien slave : "nosufur-atu", qui, lui-même,
provient du grec "nosophoros"
- littéralement celui qui apporte la peste.
L'utilisation de ce terme dans le contexte d'une adaptation du Dracula ne
saurait néanmoins nous surprendre si l'on considère que,
dans la tradition occidentale européenne, les vampires, qui véhiculent
le sang de leurs multiples victimes, étaient considérés
comme suscéptibles de transmettre de nombreuses maladies. On ne sera
donc pas surpris que le personnage du film de Murnau soit escorté par
des hordes de rats - principaux propagateurs de la "mort noire".
On notera également, au passage, que le film se situe à Brême
en 1838, date à laquelle, effectivement, une terrible épidémie
s'abattit sur la population.
La confusion et l'amalgame entre les deux vocables apparut pour la première
fois lorsque Emily Gerard, dans son roman The Land Beyond the Forest (1885),
utilisa le terme "nosferatu" pour désigner un vampire.
Plus tard, Bram Stoker fit usage lui aussi de ce même mot - quoique
de façon plus parcimonieuse. Enfin, Leonard Wolf, dans son Annotated
Dracula, entérina l'erreur de Gerard en traduisant "nosferatu"
par "le non-mort" (not dead).
Trois notes techniques pour conclure (provisoirement)
:
- Murnau
fait un usage parcimonieux mais efficace des effets spéciaux
: les mouvements accélérés du serviteur d'Orlock, la
disparition de la diligence fantôme, les apparitions du comte, comme
surgi de nulle part, et l'utilisation de l'image en négatif
qui noircit le ciel et blanchit le paysage;
- précisons, par ailleurs, que Nosferatu ne fut pas
un film en noir et blanc au sens strict : des copies originales retrouvées
intactes ont permis de certifier que Murnau avait réalisé sa
"symphonie de l'horreur" selon les axes nocturne et diurne. Les
scènes de nuit avaient une teinte bleutée; les scènes
de jour, une teinte sépia. C'est sous cette forme que l'on peut
le découvrir lors des projections du ciné-concert
du Quatuor Prima Vista;
- enfin, Nosferatu étant un film muet, il utilise bien entendu
des inter-titres pour communiquer au spectateur quelques informations importantes.
On peut les classer en trois catégories distinctes : le texte d'un
narrateur omniscient, équivalent de la voix-off, qui est présenté
à l'aide de cartes blanches; les documents produits ou lus par les
personnages du film, (journal intime, correspondances ou publications), qui
sont également présentés à l'aide d'inter-titres
- ce en quoi le film respecte la structure narrative du roman qui évolue
au gré des textes écrits ou enregistrés sur rouleaux
pas les personnages principaux (Jonathan, Mina et Van Helsing); enfin, l'inter-titre
traditionnel du cinéma muet, (le dialogue), qui n'est, cependant, que
très peu utilisé.
On ne peut parler des inter-titres dans Nosferatu sans évoquer
l'un des cartons les plus célèbres du cinéma muet : «
Et quand il eut passé le pont, les fantômes vinrent à
sa rencontre», sublime appel à l'imaginaire qui fascina des générations
de cinéphiles. Quintessence du romantisme allemand, ce carton d'une
intense suggestion poétique allie, dans ce passage de l'autre côté
du miroir, l'allégorie de la mort à celle de la parabole sur
le cinéma.
Citons enfin, pour l'anecdote, le jugement peu nuancé de Maurice Bardèche
et Robert Brasillach qui, dans leur Histoire du cinéma (1964),
affirment que "Nosferatu est aussi démodé qu'un
roman noir du Premier Empire et fait souvent sourire". On se
demande si les auteurs ont seulement vu le film de Murnau, dont
ils n'hésitent
pas à
écrire qu'il est "adapté du roman de Bromstokker"
(sic). On ne se méfiera jamais assez de la plume perfide mais hélas
peu documentée et rarement clairvoyante des critiques. En
revanche, il est toujours salutaire de se référer
aux maîtres.
Ainsi, François Truffaut eut-il un jour ce mot hélas
prophétique
: "Viendra un jour où les cinéphiles ne connaîtront
pas le Nosferatu de Murnau". C'était, semble-t-il,
le cas de nos deux "spécialistes".
Baudime JAM © 2002
"Murnau a porté le cinéma muet à son point de perfection." - Charlie Chaplin
F.W. Murnau, vers 1909
Né en 1888 à Bielefeld en Westphalie,
mort en 1931 à Los Angeles, Friedrich Wilhelm Plumpe, de son vrai nom,
a étudié l'histoire de l'art et la philosophie à l'université
de Heidelberg. Avant de s'intéresser au cinéma, il débute
une carrière au théâtre en compagnie de Max Reinhardt,
acteur et fondateur d'une troupe alors très populaire en Europe. Dès
ses premiers films, (Satanas, Le Crime du Docteur Warren), il
se situe dans le courant expressionniste.
Après La Terre qui Flambe, (qui raconte l'histoire de Bosko,
jeune homme ambitieux qui entre au service d'un comte, puis épouse
sa fille qui se suicide en comprenant qu'il s'est marié par intérêt),
et Le Fantôme , Murnau réalise Le Dernier des Hommes,
un film touchant qui suit la déchéance d'un homme: le portier
d'un hôtel devenu trop vieux est reclu à s'occuper des basses
tâches. Son prestige bafoué, sa vie bascule. Murnau innove et
fait de la caméra et des éléments du décors de
véritables personnages dramatiques. Ce film est alors salué
aux USA comme étant un des chefs-d'oeuvre du cinéma.
Avant de rejoindre la Fox pour le début d'une carrière hollywoodienne,
il tourne coup sur coup ses deux derniers films allemands : Tartuffe (1925-
d'après la pièce de Molière) et Faust (1926-
d'après Goethe : amoureux d'une jeune femme, le vieux docteur Faust
accepte le pacte de Mephisto, qui lui assure en échange de son âme
de lui rendre sa jeunesse.). L'échec financier de ce dernier film l'incita
à partir pour les USA.
Il y tourne dès son arrivée ce que beaucoup considèrent
comme son meilleur film, L'Aurore (1927), adapté du roman de
Hermann Sudermann : Journey to Tilsit. C'est l'histoire dramatique
d'un homme qui par amour pour une autre femme, tente de noyer son épouse.
Pris de remord et d'horreur, il y renonce. Désespéré,
il se fait pardonner et tout deux retournent sur leur bateau. Une tempête
survient alors et le précipite à la mer. Lors de sa présentation
à la première cérémonie des "Academy Awards"
en 1929, le film est 4 fois récompensé. En 1989, le film est
élu par le "National Film Registry" meilleur film de tous
les temps. Son film suivant, Les 4 Diables, est aujourd'hui perdu.
Sa carrière de l'autre côté de l'Atlantique se poursuit
avec brio; il réalise L'Intruse ("City Girl"),
et enfin Tabou, son dernier film qui remporta un succès mondial.
Murnau meurt quelques jours avant sa présentation officielle, dans
un accident de la route. Il a 42 ans.


Friedrich Wilhelm Murnau, Fritz Lang, et Georg Wilhem Pabst formèrent le triumvirat de l'âge d'or du cinéma allemand, dans les années 20. Murnau était un innovateur-né qui s'ingéniait infatigablement à créer des images poignantes et d'une grande beauté. Fasciné par le surnaturel, il cherchait constamment à brouiller les frontières entre le réel et l'irréel. Son but ultime était que le cinéma ait un langage propre. Son univers pictural découlait de différents mouvements artistiques comme le romantisme, l'impressionnisme ou l'expressionnisme allemand. Sa collaboration suivie avec le chef opérateur Karl Freund a donné naissance à certaines des plus belles images de l'histoire du cinéma.


Né à Berlin en 1879, mort à
Munich en 1936, Max Schreck se tourne très jeune vers la carrière
de comédien.
Il fait son apprentissage au Staatstheather de Berlin avant de faire ses
débuts
sur les scènes de Messeritz et Speyer, puis en tournée, durant
deux années, dans les villes de Zittau, Erfurt, Bremen, Lucerne,
Gera et Frankfurt.
Il rejoint alors, à Berlin, la troupe du "Deutsches Theater",
menée par Max Reinhart et célèbre pour avoir été
une pépinière d'où sont sortis de nombreux grands acteurs
allemands du début du 20e siècle.
De 1919 à 1922, Max Schreck se partage entre le scène du "Kammerspiele"
de Munich et ses premiers pas au cinéma dans le film Der Richter
von Zalamea, adapté d'une pièce de Calderon et réalisé par
Ludwig Berger pour la Decla Bioscop.
En 1922, la Prana Film l'engage pour sa seule et unique production : Nosferatu,
eine Symphonie des Grauens, dans laquelle il tient le rôle titre.
La compagnie fut contrainte de déposer le bilan après la sortie
du film pour éviter de payer les droits d'auteur à Florence
Stoker, la veuve de Bram Stoker, auteur du Dracula dont Murnau s'est
librement inspiré. (cf plus haut)
En dépit du grand nombre d'acteurs charismatiques qui ont incarné
le personnage de Dracula, (notamment l'inoubliable Christopher Lee), l'image
de Max Schreck incarnant le Comte Orlock demeure une des plus saisissantes.
Le visage chauve, le corps de rat et les mains squelettiques du Nosferatu
constituent une icône insurpassée du cinéma, une image
de cauchemard d'une beauté troublante, emblématique de l'expressionisme
allemand. Son regard obnubilé, entouré d'un cercle de suie,
exprime la plus intense des solitudes, un désespoir enfiévré,
tout droit sorti d'une toile d'Edvard Munch. La qualité de son interprétation
suscita à l'époque les rumeurs les plus folles : Murnau aurait
tenu lui-même le rôle du vampire, l'acteur serait mort avant le
tournage, il s'agirait même peut-être d'un véritable vampire,
(théorie qui sert de scénario au récent "Shadow
of the Vampire" sorti sur les écrans en 2001). On notera, au passage,
que Shreck signifie "terreur" en allemand - ce qui n'a pas peu contribué
à l'amplification de la légende qui s'attache à son personnage
de spectre mortifère dans le Nosferatu.
De 1923 à 1936, Max Schreck n'a pas cessé de travailler au cinéma,
apparaissant dans plus de 40 films jusque dans les premières années
du sonore, sans quitter les planches des théâtres allemands.
Max Schreck est décédé d'une crise cardiaque à
l'âge de 57 ans.
Le mouvement expressionniste, qui s'est exprimé dans un art paroxystique et révolté, fut principalement allemand. Il marqua profondément la peinture, la littérature et le théâtre outre-Rhin entre 1908 et 1918. Sa rencontre avec le cinéma, brève et tardive, se produisit alors que naissait la République de Weimar (1919) et que le pays, humilié par la défaite de la Première guerre mondiale, politiquement déçu, en proie à une inflation galopante, avait perdu ses repères. C'est l'état psychologique d'un pays qui se manifesta dans les films expressionnistes. Produit de l'angoisse et du repli, le cinéma expressionniste fuyait toute représentation réaliste, sans refuser pour autant les principes formels de figuration et de narration. Conçu à l'abri du monde, à la lumière exclusive du studio, il se complaisait dans l'exaspération des formes et des contrastes, dans la déréalisation des décors et des personnages, pour bâtir un monde d'artifices à la limite de l'abstraction. Les traits caractéristiques de l'expressionisme (au cinéma) sont : l'utilisation de faux-décors en studio, (Nosferatu est une exception notable), où prédominent les lignes obliques; des maquillages et un jeu d'acteurs exacerbés; des lumières très expressives; des angles de caméra insolites qui déforment les perspectives; des sujets morbides, pessimistes, fantastiques. C'est ainsi que l'expressionnisme adapté au cinéma emprunte au romantisme d'E.T.A. Hoffmann, au gothique anglais de Bram Stoker, et au fantastique d'Edgar Poe et de Chamisso.





Quelques dates clefs :
1905 :
Le peintre Ernst-Ludwig Kirchner fonde, à Dresde, le groupe artistique Die Brücke (« Le Pont
»). Die Brücke répond, en Allemagne, au mouvement pictural
qui est en train d'essaimer l'Europe, (Munch en Norvège, Soutine et
Chagall en France, Auberjonois en Suisse, Sluyters aux Pays-Bas, voire Segall
et Portinari au Brésil), appelé "expressionnisme",
et qui a subi, de près ou de loin, l'influence d'écrivains tels
que Kafka - angoisse de l'individu devant la force d'agression des autres
- ou Rilke - obsession de la mort, impuissance à être.
1912 : Les peintres Kandisky, Klee et Marc constituent le groupe
Der blaue Reiter (« Le cavalier bleu ») à Munich.
1913 : Le danois Stellan Dye réalise L'Étudiant
de Prague, que l'on considère aujourd'hui comme le premier film expressionniste,
et qui raconte l'histoire d'un dédoublement de l'âme, un thème
cher aux romantiques allemands. Henrik Galeen en réalise le remake
en 1926. Max Reinhardt s'essaie au cinéma avec L'Île des
Bienheureux.
L'influence du célèbre metteur en scène du Deutches Theater
de Berlin sera énorme sur les futurs tenants du courant expressionniste
allemand au cinéma tels que Murnau, Leni et Weneger, mais aussi sur
des cinéastes comme Ernst Lubitsch ou William Dieterle, qui fut également
acteur dans Le Cabinet des Figures de Cire et Faust.
1914 : Réalisation de Golem de Paul Wegener, acteur
formé
à l'école de Max Reinhardt et passé derrière la
caméra. Wegener réalise une seconde version du Golem
en 1920.
1919 : Robert Wiene réalise Le Cabinet du Docteur Caligari,
directement influencé par les recherches picturales des groupes Die
Brücke et Der Blaue Reiter. Ce film, véritable recherche esthétique
sur la lumière et les décors, est considéré comme
l'un des sommets de l'expressionnisme.
1920 : De l'Aube à Minuit de Karl Heinz Martin, fait
reposer tout le film sur des effets graphiques. Le film avait été
terminé avant Le Cabinet du Docteur Caligari mais ne fut pas
montré en Allemagne. Algol de Hans Werckmeister. Torgus
de Hanns Kobe.
1921 : Nosferatu, de F.W. Murnau, voit le genre sortir des
studios pour se confronter au réalisme des décors naturels.
1923 : Le Montreur d'Ombres de Arthur Robinson. Raskolinikov
de Robert Wiene.
1924 : Le Cabinet des Figures de Cire de Paul Leni, autre référence
du mouvement expressionniste et qui annonce un film comme Ivan le Terrible
de S.M. Eisenstein. Les Mains d'Orlac de Robert Wiene.
1926 : Faust de F. W. Murnau
1927 : Metropolis de Fritz Lang, considéré aujourd'hui
, à l'instar de Nosferatu, comme une prémonition de la
montée nazie en Allemagne. Fritz Lang ne s'est cependant jamais considéré
lui-même comme un expressionniste.
1932 : L'Atlantide de G. W. Pabst, d'après le roman de
Pierre Benoist et remake du film de Jacques Feyder (1921), est encore très
influencé par l'expressionnisme au travers de décors oniriques
signés Ernö Metzner et d'un superbe travail sur les jeux d'ombres
et de lumières.
1933 : Dans Le Testament du Docteur Mabuse de Fritz Lang,
se reflètent encore certaines singularités de l'expressionnisme,
mais le mouvement a vécu.
Par la suite, l'influence de l'expressionnisme reste encore un moment sensible
en Union Soviétique. On en retrouve le trace dans les éclairages
et les cadrages du cinéma noir américain des années 40-50,
chez Robert Siodmak, Samuel Fuller ou Orson Welles. En 1990, le plasticien
et metteur en scène de théâtre Peter Sellars a réalisé
Le Cabinet du Docteur Ramirea, hommage au film de Robert Wiene,
tourné sans
dialogue.
5.
La Musique
(critiques : 1
- 2 )
À l'époque
où se situe le tournage de Nosferatu, les grandes productions
s'offrent de plus en plus souvent les services d'un compositeur qui a
la charge de fournir une partition originale pour l'accompagnement musical
des projections.
Pour sa "symphonie de l'horreur", Murnau fit appel à Hans Erdmann (1888-1942) qui composa une vaste partition orchestrale. On notera qu'en 1933, Hans Erdmann devait renouer avec l'expressinisme allemand en composant la musique du Testament du docteur Mabuse de Fritz Lang - à nouveau avec une grande partition orchestrale, dans la continuité de ce qui se pratiquait à l'époque du muet.
Ce serait donc aller à l'encontre de la tradition illustrée par un compositeur tel que Hans Erdmann et tant d'autres que de réduire le ciné-concert aux dimensions économiques d'un unique instrument improvisant : c'est tout à la fois une erreur historique, un contre-sens esthétique et une trahison des choix musicaux des réalisateurs, surtout lorsqu'il s'agit d'une tragédie fantastique telle que Nosferatu.
De
nos jours, les salles de cinéma ayant une jauge considérablement
inférieure à celle des salles des années 20, il n'est
plus possible d'accueillir les grands effectifs en usage à l'époque
de Douglas Fairbanks ; dans ces conditions, le quatuor à cordes
constitue le remplaçant naturel du grand orchestre symphonique dont,
c'est bien connu, il est la quintessence. À ce sujet, Berlioz écrivait
déjà dans son célèbre Traité d'instrumentation
et d'orchestration modernes (1844) : "Les instruments à archet,
dont la réunion forme ce qu’on appelle le quatuor, sont la
base, l’élément constitutif de tout orchestre. À eux
se trouve dévolue la plus grande puissance expressive, et une incontestable
variété de timbres." Ce potentiel unique des instruments à cordes
est bien connu et exploité depuis longtemps par les plus grands
maîtres : Rimski-Korsakov, le symphoniste et brillant orchestrateur
russe de la fin du XIXe siècle, n'a pas manqué, lui aussi,
de le souligner dans ses Éléments d’orchestration (1913)
: “Les instruments à cordes possèdent une infinité de
couleurs sonores et ils peuvent passer d’une atmosphère à une
autre en un instant.” C'est à cet héritage que se rattache
directement le travail du Quatuor Prima Vista.
> La création du Quatuor Prima Vista
La partition interprétée par le Quatuor Prima Vista pour ce nouveau ciné-concert de création a été composée par Baudime Jam, altiste et directeur artistique, en l'espace de sept journées - du 11 au 17 février 2002 - trois autres journées ayant été nécessaires pour la réalisation d'un matériel complet, (parties séparées mises en page et entièrement éditées). Un conducteur a par ailleurs été déposé à la SACEM. La première répétition a eu lieu le mardi 19 février : plusieurs corrections de détails ont été apportées à la partition au cours des séances de travail. (À propos du travail spécifique d'un programme de ciné-concert : lire "Le ciné-concert : mythes et réalité" ).
La nomenclature choisie, (le quatuor à cordes), est tout particulièrement bien adaptée au film de Murnau. Nosferatu est un film intimiste et clostrophobique, un film d'intérieur qui ne joue que très peu la carte des grands espaces, (en dépit du fait qu'il fut un des rares de son temps à avoir été tourné en extérieurs) : tout s'y déroule dans l'enfermement des chambres, des prisons, des asiles, des hôpitaux et des châteaux. L'esprit concentré du quatuor correspond parfaitement à ce contexte. Par ailleurs, l'austérité du film de Murnau le situe davantage du côté d'une formation réputée pour la densité de son langage que de celui d'un grand orchestre flamboyant, (même si James Bernard a prouvé le contraire avec son superbe "score" composé en 1997!). On peut également ajouter que le Nosferatu ayant été conçu dans l'Allemagne des années 20, il baigne dans un climat expressif qui en fait un proche cousin esthétique des oeuvres de l'École de Vienne, dont les principaux représentants, (Schönberg, Berg, Webern), porteront en très haute estime le quatuor à cordes - la formation instrumentale par excellence. Toutefois, si la partition de Baudime Jam ne relève en aucun cas du dodécaphonisme, elle appartient bien, en revanche, à l'esthétique moderne de la première moitié du 20e siècle.
Le
Quatuor Prima Vista durant une projection de "Nosferatu".


La dernière page de la partition.
© 2003 Les Éditions du Mélophile
Ce
nouvel accompagnement musical est le résultat
d'un regard analytique sur le film de Murnau dont certains aspects dominants
ont été isolés pour oritenter de façon délibérée
son contenu musical intrinsèque, (harmonie, conduite des voix, structure
dramatique, effets instrumentaux, etc).
Ces aspects sont les suivants :
- l'extrême austérité du film et des moyens scénographiques
qu'il met en oeuvre, notamment dans l'usage de la lumière et des
décors,
à quoi répond l'intensité expressive de la partition;
on notera à ce sujet l'absence de tout pittoresque dans le traitement
du mythe du vampire par Murnau - de même que la composition musicale
fait une quasi complète économie des procédés
traditionnels de caractérisation du genre ;
- le pessimisme et, de façon plus générale, l'atmosphère
crépusculaire qui prédomine dans Nosferatu,
trouvent leurécho
dans une musique en clair-obscur, empreinte d'un profond sentiment de douleur
et de désespoir. Seule parenthèse dans cette nuit, la scène, exactement
centrale, où Ellen reçoit la lettre de son amant qui la plonge dans une rêverie
mélancolique (Valse triste).
- la dimension éminemment hiératique de l'oeuvre de Murnau
qui ne renferme que peu d'action véritable : cette caractéristique,
qui donne au film son rythme lancinant mais inéluctable, est traduit
en musique par un continuum sonore d'une grande densité, interrompu
en de rares instants par des éclairs de violence. On sait toute
la signification dont est porteur le thème du temps aboli dans
l'histoire de Nosferatu : Murnau en suggère le sentiment dans
plusieurs de ses plans ;
- le sentiment de la hantise, (les personnages sont possédés
par l'esprit maléfique du Comte Orlock), est illustré par
l'usage de motifs circulaires et d'une écriture contrapuntique,
(fugues, canons, imitations), qui générent une impression
de fatalité
- un théme également fort dans le film ;
- une ambiance malsaine et morbide que traduit un traitement harmonique qui
laisse une grande part à la dissonance, aux accords polytonaux, ainsi
qu'à une écriture très chromatique, souvent associée
à l'expression de la démence, incarnée par Knock ;
- enfin, une indéniable unité stylistique qui se trouve consolidée
musicalement dans une architecture des tonalités qui convergent toutes
vers un centre unique, (sol mineur), et l'utilisation de motifs et de cellules
étroitement apparentés dans leur mode opératoire, créant
ainsi un fort sentiment de cohésion structurelle ;
Le respect des choix esthétiques du réalisateur et le souci
constant de la cohérence expressive ont été les deux
règles qui ont présidé à la composition de
cette partition qui a été créée en mars
2002 par le Quatuor Prima Vista.
L'affiche
de la création :

La
rencontre, en 1999, de Baudime Jam avec Ronan Frémondière,
(alors directeur du Cinéma Le Rio),
avait donné lieu à la toute première expérience
de ciné-concert du Quatuor Prima Vista, ("Le
Mécano de la Générale" de Buster
Keaton). Le succès de cette première réalisation,
(dont la partition avait valu à son compositeur d'obtenir
le Fonds d'Aide à la
Création SACEM 2000), et son rayonnement national et européen
avaient mis en valeur le dynamisme de ces deux acteurs de la vie culturelle
clermontoise.
Leurs retrouvailles autour du "Nosferatu", à linitiative
cette fois de Ronan Frémondière, constituent donc une continuation
de cette collaboration dans le sens de lesprit créatif, de la
mise en valeur patrimoniale, (il est devenu extrèmement rare de voir
le Nosferatu en salle), et de la complémentarité originale de
deux structures, artistique (un quatuor), et culturelle (un cinéma
dart et d'essai), complémentaires.
Répétition générale du ciné-concert "Nosferatu" au
Rio.
Par la suite, le quatuor Prima Vista a été invité à reprendre ce ciné-concert dans diverses programmations, et notamment, du 16 au 22 mars 2004, à l'occasion d'une tournée organisée par Ciné-passion 17.
L'affiche de la tournée :

Les autres ciné-concerts de Prima Vista